
Le 14 mars dernier, Fatiah BELHOUT, Account Management Director d’Hcorpo a pris part au débat animé par François-Xavier Izenic aux côtés de Jean-Christophe Carette, Sales & Account Management Director Amadeus Cytric, Christophe Hamonic, Managing Director FCM Travel France, Christophe JACQUET, Directeur général chez Havas Voyages, Rimma Anelok-Berlaimont, Director Client Management CIBT et Pierre Prouvost, Acheteur Senior Maisons du Monde.
Impact de la situation géopolitique, inflation, nouvelle norme NDC, ou encore les modèles économiques des TMC : les experts dressent un bilan du 1er trimestre 2024.
Découvrez le replay :
François-Xavier Izenic
Bonjour à toutes et à tous,
Ravi d’être parmi vous pour ce nouvel Œil en direct.
Beaucoup de choses passionnantes se sont passées ces dernières semaines dans notre secteur. J’ai retenu comme d’habitude quatre sujets.
Premier sujet, vous le savez, moi ça, c’est une tradition dans l’œil, en direct, mais j’aime bien prendre la température du moment, parce que bien évidemment, c’est important de savoir où est-ce qu’on en est un peu dans le voyage d’affaires. On a connu un début d’année manifestement poussif. En tout cas, ce sont les retours que j’ai sur le mois de janvier – sachant que le mois de janvier n’est jamais un mois flamboyant dans le voyage d’affaires.
Mais, il y a quelques vents de fraîcheur qui arrivent, avec une croissance qui ralentit fortement, avec des défaillances d’entreprise, dont le nombre n’a jamais été aussi élevé depuis six ans. On a vu aussi Bruno Le Maire, qui avait décrété l’urgence de faire des économies. D’ailleurs, son ministre des Comptes publics avait déclaré sur France 2, le 19 février 2024, qu’il allait réduire les déplacements professionnels des fonctionnaires de 20 % en 2025.
Bref, on a quand même quelques motifs d’inquiétude, je dirais.
Et puis évidemment, à ça, il faut rajouter la géopolitique : les tensions avec la Russie, les tensions en Ukraine, le conflit israélo-arabe, la perspective de voir Donald Trump revenir aux affaires le 5 novembre prochain. Il a annoncé qu’il ne donnerait plus un sou plus 1$ à l’Ukraine. Et l’Europe se retrouvera toute seule face à Poutine.
Donc tout ça, ce sont peut-être des motifs d’inquiétude qui se retrouvent dans l’activité du voyage d’affaires, qui est toujours très sensible à la conjoncture. On va essayer d’en savoir un peu plus avec vous tous.
Fatiah BELHOUT, chez Hcorpo, comment vous vous voyez ce début d’année 2024 ?
Fatiah Belhout
Alors, on a connu une très, très belle croissance en 2023, qui continue pour l’instant sur ce premier trimestre 2024, avec un peu plus de 27 % de croissance pour l’instant, mais qui s’explique par différents facteurs, c’est qu’on continue à travailler sur l’adoption. On met en place des plans de lutte contre le leakage pour certains clients qui viennent de nous rejoindre en cours d’année 2023.
Donc, on continue à avoir cette belle croissance. On a eu une première semaine de janvier un petit peu en demi-teinte, avec des plannings scolaires qui étaient différents par rapport à N-1, et des déplacements professionnels qui ont commencé plutôt à partir du 8 janvier.
Maintenant, si on prend un peu de hauteur, quand on regarde au niveau global, effectivement la tendance n’est pas au beau fixe, notamment quand on regarde le contexte géopolitique.
Je me suis penchée sur une étude publiée par Ernst and Young sur les perspectives géopolitiques de 2024. Ils font ça chaque année, première semaine de janvier. Ils partagent leurs perspectives et ils s’appuient sur une étude de Fitch, où on voit, de 2016 à 2024, une corrélation entre les évolutions des conflits géopolitiques et la réaction que peuvent avoir les grandes sociétés.
Et on voit que jusqu’en 2022, a priori, l’impact était assez faible et les sociétés ne prenaient pas tellement en considération cette influence là. Mais depuis 2022, et depuis le début du conflit ukrainien, c’est là que ça a complètement changé la donne pour les entreprises.
Et avec ça s’ajoute le conflit, à l’heure actuelle, dans la région du Golfe qui forcément va avoir un impact sur les sociétés avec lesquelles on travaille. Nous même, quand on prévoit nos propres budgets, il faut qu’on se pose la question de se savoir si on peut quand même continuer à tabler sur de la croissance sur l’ensemble de l’année ou pas. C’est un peu pareil pour le groupe Accor (le reste de mon groupe), à un niveau plus global.
Après, on essaye de regarder quelles sont les réactions des clients avec lesquels on travaille. On a encore des sociétés de type industrielles, qui sont toujours très sensibles au budget et qui continuent à maintenir le cap, en se disant qu’il faut absolument contrôler leurs budgets.
Mais pour la première fois, on commence à voir des sociétés type luxe qui se posent aussi cette question-là, et qui se disent en début d’année – quand on fait le point lors de revues de performance – qui nous donnent leur budget pour l’année et qui pensent voyager pour les mêmes montants, donc potentiellement, avec l’inflation, peut-être voyager moins, faire moins de voyages et avoir cet effet inflation qui va les amener approximativement au même budget que N-1.
François-Xavier Izenic
Ça, c’est intéressant.
On va commencer avec vous, Fatiah, sur l’hôtellerie. Qu’est-ce que vous avez constaté en ce début d’année ?
Et puis, évidemment, on a la perspective des J.O. en France qui peuvent maintenir une pression inflationniste en valeur, on va le voir.
Fatiah Belhout
Alors, on fait différentes constatations. On voit d’abord, dans un premier temps, que sur des top destinations, comme Paris, Lyon, New-York ou Londres, les villes se comportent très différemment, en fonction des taux d’occupation. Et c’est la même chose au niveau pays.
Donc si on prend la ville de Paris ou de Lyon, sur la période précédente, plutôt le premier trimestre 2023, on était sur des évolutions plutôt à deux chiffres – autour de 20 ou 24% parfois – alors que cette année, on retombe sur Paris plutôt autour de 7%.
Donc, on est sur une augmentation qui continue, mais sur une inflation plus maîtrisée par rapport à N-1. Et sur la ville de Lyon, on arrive même à iso périmètre à -1% en termes de consommation, depuis le début de l’année. Donc, selon les villes, le comportement va être très très différent.
Sur la partie taux d’occupation, si on prend l’ensemble de la France, l’Insee a partagé les taux d’occupation France de 2024 ; on était à 50,6 %. L’année dernière, les mêmes hôteliers avaient 52,2% d’occupation. On retrouve un peu cette approche que peuvent avoir des Revenue Managers, donc les équipes qui sont en charge, dans les hôtels, de définir quel est le prix à appliquer en fonction de l’offre et de la demande. Donc, ces postes de RM sont un peu les maîtres d’œuvre dans un hôtel pour décider quel va être le prix de demain. La stratégie de beaucoup d’hôtels, de beaucoup de chaînes, est de se dire qu’on va privilégier le RevPAR, donc le revenu réellement gagné pour l’ensemble des chambres, plutôt que le taux d’occupation.
Donc, on voit en France, un recul sur le taux d’occupation, mais un gain qui continue sur la partie RevPAR. Alors que les États-Unis se comportent peut-être différemment. Et cette fois-ci, j’ai pris plutôt les données STR. STR, c’est une association américaine qui partage des données marché, sur l’ensemble du territoire, pour permettre de savoir où en est l’occupation sur ce territoire. Là, leurs estimatifs pour l’ensemble de l’année 2024 est de 63,6%. Pour l’année 2023, il était de 63%. Donc, sur le marché américain, on ne pense pas qu’il va y avoir une augmentation très forte de l’occupation. En revanche, les prix ont tendance à stagner de manière bien plus forte. On était sur des évolutions pour New-York l’année dernière qui pouvaient monter jusqu’à 20%. À l’heure actuelle, on est plutôt sur du +4%. Donc le marché américain a tendance à plutôt revenir à une norme.
C’est d’autant plus important, du coup, quand on voit ces chiffres-là, de se dire, comme pouvait l’évoquer Jean-Christophe, que le pilotage est extrêmement important pour les acheteurs. Un acheteur, la stratégie qu’il va avoir, ça va être une stratégie de négociation, pour essayer de planifier ses budgets dans le temps. Et ensuite, l’utilisation du Best Buy pour se dire, “Comment est ce que je réussis à trouver toujours du contenu pour venir acheter au meilleur prix pendant l’année ?”. C’est extrêmement important de piloter au moins le mois, de pouvoir savoir où est ce qu’il y a des dépassements par rapport aux budgets qui sont estimés par l’entreprise. Pour les entreprises les plus matures, que ce soit au niveau PME ou des très très grandes structures, elles travaillent souvent sur ce qu’on appelle des politiques achats. Dans la politique achats, il y a un montant maximum recommandé par destination, et ce montant maximum recommandé, c’est cet élément là qui doit être au cœur de la stratégie de nos Travel Managers et Acheteurs pour se dire, je souhaite contrôler ma dépense, j’applique un cap, un montant plafond et j’essaie de me protéger un maximum de l’inflation. Mais on voit déjà un ralentissement.
Maintenant, quand on observe la data sur le long terme, chez Hcopro sur la partie Jeux olympiques, on a mis en place en amont de processus l’appelle de la data. Donc on essaye de prédire ce que va donner cette période, exclusivement sur cette vingtaine de jours. La constatation qu’on en fait pour Paris, c’est une évolution de + 107 % par rapport à n -1.
Donc nous ne sommes pas sur les mêmes évolutions qu’ont pu partager certains médias grand public type Le Parisien, les Échos où on parlait parfois de 645 %. Effectivement, c’est ce que les hôtels souhaiteraient. Il y a d’ailleurs certains hôteliers de manière isolée, qui ont tendance à appliquer des politiques de prix extrêmement inflationniste pour essayer de tirer parti de cette période. Cependant, c’est l’occupation qui est importante et qui va déterminer le prix moyen « juste » à appliquer.
François-Xavier Izenic
Ça c’est intéressant, voilà ce qu’il en est sur l’hôtellerie en ce début d’année 2024.
[…]
Fatiah, quel est votre regard concernant le coutinous pricing, arnaque ou pas arnaque ?
Fatiah Belhout
Le modèle n’existe pas encore coté hôtelier. J’espère qu’il n’arrivera pas et je ne suis pas sûr qu’il arrive parce que les deux industries sont très différentes. Sur la partie industrielle aérienne, il y a assez peu de fournisseurs et ceux-ci sont maîtrisés, contrôlés par les acheteurs. Alors que sur la partie hôtelière, si on y arrive un jour, ça restera certainement à la marge, au vu de la répartition entre les chaînes et les hôtels indépendants, il y a beaucoup d’hôtels qui ne sont pas en mesure de mettre en place des systèmes équivalents à celui-là.
Maintenant, j’aurais tendance à dire qu’en termes de processus d’achat, si je mets ma casquette « achat » d’ancienne sourceuse, il faut décider à quel moment on investit son temps. Est ce en amont de processus ? Au moment de la négociation pour avoir des tarifs très spécifiques sur des combinaisons de segments où on a beaucoup de volume. Est-ce plutôt en fin de processus ? En prenant un contrat cadre plus simple à négocier, mais qu’il faudra piloter par la suite et qui va demander un investissement temps important et des compétences techniques assez importantes.
Il faut savoir se faire accompagner sur ce type de sujet par des consultants. Ce ne sont pas des thématiques qui sont simples à gérer pour des acheteurs, parce qu’il faut savoir quelles sont les routes compétitives et lesquelles ne le sont pas ? Donc je pense qu’il faut investir sur de la data pour piloter sur le long terme et sur des équipes conseils pour se faire accompagner.
François-Xavier Izenic
Très intéressant, le point de vue coté hôtelier !
Quel est votre avis sur l’évolution de la tarification des TMC ?
Fatiah Belhout
On demande beaucoup aux agences de voyages, notamment de faire du service à un prix hyper compétitif.
Nous avons constaté que pendant la période du Covid l’humain était vraiment au centre de la relation et qu’il fallait avoir du monde pour répondre aux besoins des utilisateurs et cela continue. On observe que les voyageurs apprécient d’avoir un contact. Cela, dans un contexte où les TMC sont de plus en plus challengées pour gagner en efficacité, tout en gardant cette contrainte de travailler sur des marges assez réduites par rapport à d’autres secteurs. C’est un peu une un algorithme avec plusieurs inconnues qu’elles doivent essayer de résoudre et de trouver de nouveaux secteurs sur lesquels elles vont pouvoir venir gagner en rémunération.
Nous constatons de moins en moins d’appels d’offres HBT (contenu hôtel exclusif), et de plus en plus d’appels d’offres où l’hôtel est inclus dans la réponse de la TMC. Ce qui peut être un moyen de s’appuyer sur nous comme un atout en se disant si un client souhaite avoir la prise en charge du paiement, du service, il va se tourner vers la solution qui le fait et avec le taux d’adoption le plus élevé (taux de captation des volumétries) où nous tournons autour de 89 % d’adoption à la dépense déclarée.
Donc c’est important quand on veut du service, de savoir aussi mettre le prix en face.
François-Xavier Izenic
Plein de choses intéressantes sur ce sujet. Ça va être un des sujets forts évidemment de l’année 2024. On poursuivra bien sûr cette discussion avec grand intérêt lors des conventions de l’AFTM et des webinaires de l’AFTM.
Merci à vous cinq, Fatiah, Christophe J, Christophe H, Pierre, Jean Christophe.
Les internautes étaient 125 avec nous aujourd’hui, ils ont été régulièrement jusqu’à 100.
Donc merci à eux, c’était un plaisir. Merci à vous tous et bonne journée !